Le Chevalier, la Mort et le Diable, d’Albrecht Dürer

Le Chevalier, la Mort et le Diable est sans doute l’une des plus célèbres gravures d’Albrecht Dürer. Réalisée en 1513, cette gravure occupe une place particulière dans l’iconographie allemande, notamment du fait de sa signification théologique. On vous la fait découvrir ?

Avant tout : Albrecht Dürer. Le célèbre monogramme (*un emblème formé à partir de lettres) AD, que l’on retrouve intégré aux décors, ici dans le coin inférieur gauche, est la signature du graveur de Nuremberg, figure majeure de la peinture allemande de la fin du Moyen- ge.

Un chevalier en armure occupe la partie centrale. La queue de renard plantée sur la lance indique probablement un cavalier de l’armée de Maximilien 1er, empereur du Saint-Empire entre 1508 et 1519. Drapé dans sa superbe, le cavalier, comme son cheval, regarde droit devant de lui

… sans prêter attention aux deux figures hideuses qui l’accompagnent. La première, à sa droite, est une allégorie de la Mort, reconnaissable à son visage cadavérique et à la couronne de son règne macabre. Elle tient dans sa main le sablier du temps qui s’écoule…

… et qui conduit inéluctablement l’homme à sa fin. Contrairement au fier destrier du cavalier, elle chevauche une vieille carne, tout à fait accablée par son fardeau.

Derrière lui, le personnage anthropomorphe, qui tend sa patte pour le retenir, n’est rien de moins que le Diable. La composition de son corps mêle des caractéristiques d’animaux associés à la représentation du Malin : cornes et sabots de bouc, groin de porc, queue de reptile…

Entre les pattes du cheval, deux animaux : un chien effrayé, qui accompagne le cavalier ; et une salamandre, animal à qui l’on prête le pouvoir de résister au feu et qui symbolise, notamment pour les alchimistes, cet élément.

Si le cavalier est seul avec ces deux figures dans un paysage lugubre, marqué par des montagnes escarpées et une végétation évoquant une forêt morte, qui n’est pas sans faire écho au paysage biblique de la Vallée de la Mort…

… sa solitude est atténuée par la ville qui se dégage en arrière-plan et dont le chemin qui en descend semble bien correspondre à la route du chevalier.

Il existe plusieurs interprétations de cette gravure, dont deux se démarquent. La première y voit la représentation d’un chevalier brigand, que la Mort et le Diable accompagnent… ou hantent, si l’on se fie aux critiques qui y lisent la figuration d’un cauchemar ou d’une vision.

La seconde grande famille d’interprétations y voit un chevalier chrétien, victorieux de ses ennemis traditionnels que sont la Mort et le Malin.

Parmi les variantes de cette interprétation, certains, comme le théologien Paul Tillich, y voient l’affirmation de l’esprit de la Réforme, où la foi affranchit le chevalier de l’inquiétude même de la Mort et du Diable (Le Courage d’être, Labor et Fides, 2014 (p.187)

Cette gravure occupe une place essentielle dans l’iconographie allemande et ne cesse d’être mobilisée au fil des siècles : les nationalistes du XIXe y virent un héros germanique, les nazis en firent un symbole de victoire, les marxistes y lurent une critique de la bourgeoisie…

…tandis que Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, y vit un philosophe solitaire, l’incarnation même de Schopenhauer (via @GallicaBnF)

On peut retrouver aujourd’hui cette gravure dans de nombreux musées et bibliothèques, notamment dans les collections extraordinaires de nos amis de @GallicaBnF : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6951300k.item

ou encore au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg @strasmusees, accompagnée d’une riche notice : https://www.musees.strasbourg.eu/oeuvre-du-cabinet-des-estampes/-/entity/id/220214 .

Originally tweeted by Résidences (@ResidencesArt) on 23 décembre 2020.